3/10/Paris:Les reconfigurations du bassin du lac Tchad :
Atelier organisé par Andrea Behrends (Institut Max Planck, Allemagne) et Janet Roitman
(CNRS, France) les 29-30 septembre 2003
Comment définir le bassin du lac Tchad aujourd'hui ? De quelles
manières cette région, traditionnellement définie comme celle des
pays riverains du lac Tchad, a-t-elle été transformée par de
nouvelles relations et des processus qui ont induit une
reconfiguration de ses frontières physiques autant que de ses
imaginaires spatiaux ?
Sans trancher ici cette question d'un point de vue théorique, nous
adopterons pour les besoins de la discussion une définition
extensive justifiée par les recherches en cours. Aussi le lac Tchad
désigne-t-il dans la suite, le Tchad, le Nord-Cameroun, le Nord-
Nigeria, le Niger, la République centrafricaine, le Soudan et la
Libye, c'est-à-dire une région qui va bien au-delà des États
riverains du lac Tchad. Les liens économiques, politiques et sociaux
qui se sont tissés entre ces pays doivent être détaillés et analysés
dans leurs effets car de leur étude découle une clarification de la
signification actuelle du bassin du lac Tchad. Afin d'avancer dans
cette tâche, on doit s'interroger sur les statuts différents des
États de cette région. Quels États sont périphériques dans la région
et quelles zones géographiques sont elles-mêmes des périphéries des
États dans lesquelles elles sont incluses ? Comment ces possibles
périphéries sont-elles de plus en plus liées et/ou comment sont-
elles devenues de véritables enclaves dans leur État respectif ? Et
comment le développement de ces processus de transformation affecte-
t-il les définitions du bassin du lac Tchad mises en avant par les
chercheurs et les populations locales ?
Dans les représentations populaires, les territoires constitutifs du
bassin du lac Tchad sont décrits sous le registre de la violence et
de la fragmentation. Et, il est vrai que cette zone a connu la
guerre et les combats factieux pendant plusieurs décennies. Hormis
la guerre au Tchad, au Niger et au Soudan, il faut mentionner les
conflits pérennes entre communautés ethniques et religieuses au Nord-
Nigeria et au Nord-Cameroun. Sur la même mode, des bandits sur les
routes, les « coupeurs de routes », ont rendu périlleux les
déplacements. Plus récemment, un coup d'État a chassé Ange Félix
Patassé du pouvoir à Bangui et les affrontements entre pouvoir
central et groupes dissidents se sont multipliés dans le Nord et le
Sud du Tchad. Cependant, des recherches publiées il y a peu
suggèrent que les processus de désintégration sociale associés à la
violence vont de pair avec d'autres transformations permettant,
quant à elles, le développement de nouveaux rapports et pratiques.
Cet atelier devra donc rendre compte des différentes formes de
violence qui affectent la région tout en décrivant également les
formes émergentes de relations politiques et d'institutions qui
reconfigurent le paysage actuel de cette région.
De fait, une question demeure au cur de cette réflexion : quelles
sont les forces de transformations sociale et politique dans le
bassin du lac Tchad aujourd'hui ? Même si cette question est quelque
peu générique, elle doit nous inciter à réfléchir sur l'émergent. Au
lieu de mettre l'accent sur des logiques politiques ou des pratiques
culturelles bien connues, cette attention portée à l'émergent permet
d'entrevoir des rapports qui sont aujourd'hui forgés ou renégociés
et qui ouvrent la voie à de nouvelles formes d'associations ou
d'institutions politiques. Celles-ci sont émergentes dans le sens
qu'elles émanent de possibilités et de contraintes nouvelles dans la
région. On peut mentionner, parmi d'autres le projet d'oléoduc au
Tchad et au Cameroun, les plans pour la réduction de la dette, les
activités d'ONG présentes depuis peu dans cette zone, l'importance
croissante d'Églises indépendantes et de mouvements pour
l'arabisation des populations locales, et l'expansion sans précédent
du commerce non régulé. En décrivant ces différents phénomènes, nous
pouvons mieux comprendre les façons par lesquelles les pays du
bassin du lac Tchad s'insèrent dans l'économie mondiale et, dans le
même temps, construisent une intégration régionale (puisque telle
est la définition formelle du bassin) et son autonomisation. Il ne
s'agit donc pas d'aller en quête de sites de transformation
politique progressiste, mais plutôt de mettre l'accent sur des
dynamiques sociales et politiques de cette région qui sont trop
souvent décrites sur un mode statique et semblent surdéterminées par
les conflits violents et les marqueurs ethniques ou religieux.
Même si cette liste n'est de loin pas exhaustive, plusieurs thèmes
sont cruciaux pour ces processus :
1. Les franchissements de frontière et les mouvements incessants sur
les frontières nationales des bergers en quête de pâtures, des
réfugiés, des membres de groupes ethniques qui chevauchent les
frontières, des migrants économiques, des soldats et des mercenaires
impliqués dans le banditisme et les affrontements, etc. Ces
mouvements frontaliers vont de pair avec des flux transnationaux
dans le négoce qui connectent le bassin du Tchad aux États du Golfe,
ainsi que dans le champ de l'instruction où des relations se
développent avec certains centres de formation religieuse (Égypte,
Maroc, Soudan, Europe du Nord). On peut conjecturer que de tels
mouvements poussent à une régionalisation accrue ou à l'intégration
de ces différentes zones dans des espaces économiques, politiques et
sociaux qui ne recoupent plus les frontières des États. Cela est
particulièrement clair dans le cas du Nord-Cameroun ou du Nord-
Nigeria. Mais ce n'est pas une conclusion si évidente. Quel a été le
sort, par exemple, des réfugiés tchadiens au Cameroun ? Ou des
réfugiés soudanais au Tchad ? De quelles manières se sont-ils
insérés, en développant de nouvelles affinités ou au contraire en
affirmant leurs spécificités ? Par exemple, le commerce croissant
avec les États du Golfe et les liens avec des institutions
d'enseignement en Afrique du Nord conduisent-ils à l'affirmation
d'une identité « arabe » dans le bassin du Tchad ? La réponse doit
surtout demeurer ouverte, lorsqu'on se rappelle qu'historiquement
les populations de cette région nuancent grandement identités arabe
et islamique. Une affirmation de l'Islam peut, à leurs yeux, être
une assertion de l'africanité contre l'identité arabe.
2. De la même manière, les soldats et les gendarmes qui sont en
contact avec les mercenaires et autres « coupeurs de route » ont des
perceptions changeantes de leur identité nationale et de leur
statut, dans la mesure où ils dépendent de plus en plus et sont
intégrés à des économies ou des acteurs qui fonctionnent sur une
base régionale. Leur implication dans des réseaux transnationaux, du
commerce des armes légères à celui de drogues, en passant par le
négoce de la contrefaçon, semble indiquer une subversion de l'État.
Mais le référent national n'est pourtant pas hors-jeu. Des efforts
nationaux pour limiter de tels réseaux existent. Ainsi début avril
2003, le gouvernement tchadien décida de fermer ses frontières afin
de prévenir une incursion de groupes armés (sans doute, le
Mouvement/Armée de libération du Soudan) basés dans le Darfour
occidental, une région frontalière du Soudan avec le Tchad. Plus
paradoxalement, les États de la région contribuent souvent à
l'extension de ces réseaux transnationaux, qui sont pour eux la
source de nouvelles rentes économiques. Pour l'heure, face à ces
situations ambiguës et souvent encore peu étudiées, mieux vaut se
garder de conclure de façon abrupte : que de telles activités minent
l'État ou, au contraire, qu'elles lui fournissent de nouveaux moyens
pour perpétuer son pouvoir financier et militaire doit rester une
question plus qu'une affirmation.
3. Les nouveaux acteurs sociaux et politiques. Cette dimension
réfère à l'essor récent des activités d'ONG qui ont remplacé les
projets de développement jusqu'alors financés par l'État. Elle
intègre également les effets de la présence d'entités privées
insérées dans le champ économique du fait des emplois créés (oléoduc
au Tchad et Cameroun) et de compagnies privées de sécurité. Ne
peuvent être omises également ces nouvelles figures de la régulation
économique qui sont apparues dans les zones frontalières (les
douaniers combattants du Tchad) et qui exercent une autorité sur les
populations locales et les activités économiques. On formule souvent
l'hypothèse que ces nouveaux acteurs suscitent de nouvelles formes
politiques, ainsi la société civile dans le cas des ONG. Une telle
assertion reste à confirmer. De bien des manières, le développement
de services de sécurité privatisés et l'apparition de figures de
l'autorité économique associées à des activités de négoce non
contrôlées sont les conséquences non intentionnelles de politiques
récentes touchant à la dérégulation. Reste à savoir si les activités
de ces autorités « privées » vont s'institutionnaliser et permettre
le contrôle de la sphère publique dans le bassin du lac Tchad. De la
même manière, le projet d'oléoduc entre le Tchad et le Cameroun, une
initiative privée (Exxon-Mobil) avec l'appui financier d'une
institution publique (la Banque mondiale) qui a même énoncé ses
principes de régulation, pourrait aboutir à redessiner les
frontières entre sphères publique et privée. Mais quelles sont ces
frontières aujourd'hui ? Comment sont-elles déjà subverties
aujourd'hui par d'autres dynamiques ? Par quels nouveaux processus
sont-elles ainsi déjà redessinées ?
Les réponses à de telles questions peuvent être provisoires, voire
simplement exploratoires. Le propos de cet atelier est de discuter
les manières dont l'étude de tels phénomènes émergents peut être
tentée et de repérer leurs effets les plus durables sur la région.
Grâce à une discussion sur les différents aspects de ces processus,
peut-être sera-t-il possible d'esquisser une compréhension plus
grande des modes de vie autour du lac Tchad ? |